samedi 1 novembre 2008

Babette dans sa maison de retraite

Pour ne pas être tentée de penser à Dédé je suis allée rendre visite à mon amie Babette. Sa maison de retraite sied à trois rues de chez moi, pourtant je n'y vais pas souvent car je déteste l'odeur de vieux aux brocolis qui règne là-bas. Babette ce n'est pas mieux. Quand je décide d'aller lui rendre visite c'est toujours avec une pensée pour la fille aux bas rouges qui avait ri au nez de Sartre dans un cabaret, à Saint-Germain-Des-Prés.

A l'époque - elle avait trente-huit ans, moi dix-huit - je crevais d'admiration pour elle et j'étais toujours pendue à ses basques. Poupée, elle me disait, et si tu allais nous chercher un autre verre de champagne ? Je me ruais vers le bar, je payais et je rapportais. Alors elle clignait l'une de ses paupières plombée de faux cils et elle demandait Dis, tu ne le trouve pas charmant ce type en costume rayé, au bar ? Je chaloupais vers le type, je lui parlais et je le ramenais. Poupée, si tu allais voir ailleurs maintenant ? elle me disait de sa voix rauque de prédatrice. Je haussais les épaules et j'allais danser pour passer le temps. A l'aube, je la portais jusqu'à son lit dans la chambre de bonne où elle vivait chichement. J'ôtais ses escarpins, sa robe Chanel, toujours la même, et je passais un coton humide sur ses paupières pour décoller les faux-cils. Elle oubliait souvent de me remercier mais je l'aimais alors ça n'avait pas d'importance...

Au milieu du hall de l'établissement huppé où elle se repose, l'accumulation de plantes en plastique me ramène à la réalité. Je sais que, depuis la dernière fois, Babette n'aura pas bougé de son fauteuil marron devant la télé et qu'un filet de bave dégoulinera de sa mâchoire déboitée. Sa peau cireuse à peine fardée, son minois décati auront raison de mon moral et je serais presque en colère contre elle de n'être plus la même. Poupée, c'est toi ? elle me dira avant de tousser pendant cinq minutes. Tu sais qu'ils ne veulent plus me mettre mes faux cils ? Ils disent que la colle me donne des allergies, tu te rends compte ?

Cette fois-là, comme d'habitude, j'ai eu droit à ce couplet. Je sais, Bab, j'ai dit, mais tu es belle même sans faux-cils ! C'est vrai ? elle a demandé. J'ai juré craché. Comme dans le temps : en étalant la salive dans ma main puis en essuyant ma main dans ses cheveux. Tant mieux, elle a conclu, parce que je veux être belle quand je mourrai. Je sens que c'est pour bientôt.

Ça fait vingt ans qu'elle ne pense qu'à mourir Babette. C'est une chose que je ne comprends pas chez certains vieux, cette abominable nostalgie de la mort. Je prétends vivre jusqu'à mon dernier souffle.

6 commentaires:

Catherine a dit…

Mais est-on encore vivant dans une maison de retraite ? Facile à dire quand on vit encore "dehors" comme vous.

Loïs de Murphy a dit…

La vache vous avez un sacré talent de plume, ça fait plaisir à lire !

cocole a dit…

ah, pas facile la vie de vieux, et pourtant, on y va tous! faudrait peut-être songer à son avenir, hein! messieurs les ministres! vous aussi vous allez vieillir, alors, qu'est-ce que vous foutez? fo les raser le mouroirs et les transformer en hôtel club, 4 étoiles!gratuits à partir de 75 ans!

lénia a dit…

magnifique mémé ! Belle leçon de vie

Mémé a dit…

Gamine Catherine, facile à dire, facile à dire... Quand on a des couettes on respecte les anciens !

Lois, merci jeunesse !

Cocole, ne me dites pas que vous croyez à de telles fadaises. Ce dont vous rêvez n'est pas prêt d'arriver. et pour ma part, je n'ai aucune envie d'être enfermée avec des vieux de mon âge !

Lénia, si vous le dites jeune fille !

cocole a dit…

qui parle d'être enfermé? je parle de résidence de vacances moi! mais oui, je sais bien que c'est un rêve!et qu'il ne faudrait pas "ranger" les gens par classe d'âge ni de quoi que ce soit d'ailleurs!